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Logan Rothschild
- Grand Manitou -
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Lun 3 Sep 2018 - 22:52
En rejoignant ainsi les quartiers civilisés, j'ai dû apprendre à vivre en relative communauté. J'ignorais que le voisinage pouvait se montrer si intrusif, tout comme j'ignorais pouvoir m’accommoder si vite à cette nouvelle routine amputée de solitude. Je me suis même surpris à éprouver une certaine sympathie à l'égard de ma très chère voisine du dessus, une femme survoltée qui, quand elle n'écrivait pas ses nouvelles érotiques, passait son temps à courir après ses chers, brillants et bien aimés chiens, alors que son cher, brillant et bien aimé mari passait le sien à lui courir après. Leur simple humanité m'avait fait un bien fou et, même si mon tempérament taciturne m'empêchait d'amorcer un pas vers ces gens-là, j'appréciais leur éphémère compagnie, lorsque je les croisais dans les couloirs ou dans l'ascenseur.

Depuis ma sortie de l'hôpital, je me sens plus léger. C'est inexplicable, mais j'ai cessé d'être sidéré par ma propre capacité de résilience et accueille simplement ce changement comme ce qu'il est actuellement : une bouffée d'air frais. Après avoir pleuré toutes les larmes de mon corps, après avoir déchargé toute la frustration accumulée depuis des années, j'observe le monde comme si mes tourments n'avaient désormais plus d'importance. M'extirpant de la somptueuse et indécente baignoire accueillant mon corps engourdi par l'eau brûlante, je ne frémis même plus lorsque mon regard croise mon reflet dans le miroir, insensible à la cicatrice bariolant mon ventre. Cette marque indélébile, synonyme de bien des angoisses, ne signifie plus rien. Comme si le fait de l'avoir moi-même rouverte avait exorcisé tous les maux qui y étaient liés. J'ai longtemps considéré cette cicatrice comme le symbole de toutes mes plus grandes erreurs, incapable de tourner le dos à l'adolescent exemplaire que j'étais avant et que j'avais immanquablement déçu. Mais aujourd'hui, je m'en fous. J'ai lacéré l'emprise qu'un passé terne avait sur moi de la manière la plus radicale qui soit. Parce que je suis le seul qui puisse réellement me détruire, j'ai ravagé la chair une seconde fois, pour qu'elle puisse enfin guérir correctement.

Bien entendu, ce regain d'humanité a fait naître en moi l'envie de faire des efforts – putain Logan, tu t'entends parler ? L'effort de renouer une amitié fraternelle avec Jake, par exemple, ou celle de me racheter une guitare, de lire autre chose que des livres sur l'économie, l'Afrique Subsaharienne ou la création des États coloniaux, et, entre autres – surtout ? – revoir l'ordure qui a sauvé ma peau, il y a quelques mois. Quand j'ai quitté l'appart', ce jour-là, je ne voulais plus jamais voir sa sale gueule, agité par une foule de sentiments frénétiques qui s'affrontaient contre les parois de ma tête. Il fallait que je m'éloigne, atterré et blessé par sa manière d'exiger ainsi de moi une explication, comme si tout était ma putain de faute, comme s'il regrettait tout... et je lui en ai voulu pour ça. Je lui en ai voulu un moment. Jusqu'à ce que je le croise à cette foutue fête d'anniversaire.

Inutile de me mentir ou de justifier mon inconfort d'une quelconque manière que ce soit : j'ai été vexé qu'il ose poser son regard sur quelqu'un d'autre que moi – et c'est profondément stupide, car il a bien dû regarder des gens au cours de ces dernières semaines, voire même se taper d'autres mecs. Mais me faire ignorer a titillé mon besoin viscéral d'attention ; quant au fait de le voir converser avec l'autre conne, consultante en psy pour la crim' ? Ça m'a fait crever de jalousie, bordel. Après ça, je me suis demandé comment j'allais être capable de rester si détaché vis-à-vis de ce type, comment je pouvais prétendre feindre le désintéressement si jamais quelqu'un osait s'approcher de lui, comment diable j'allais pouvoir m'empêcher de dégainer mon flingue et hurler « À moi ! », à la moindre pulsion possessive. Pour ne rien arranger, ma vexation s'est intensifiée en constatant son silence radio, comme s'il se fichait totalement de moi et... peut-être qu'il s'en fiche, mais il aurait quand même pu donner signe de vie après cette soirée au bar.

Nerveux, je fais courir mes phalanges dans ma chevelure ébène, grognant contre leur allure détrempée. Une seconde après, mes pensées dérivent à nouveau vers Aaron. Comme à chaque fois depuis des mois.

Ouais, franchement, il aurait pu se montrer. C'est pas comme si je m'étais volatilisé, quittant mon appart' pour m'ouvrir le ventre quelques temps plus tard, et finir reclus chez Jake... ok, d'accord, j'admets : je me suis bel et bien volatilisé. Mais... je me sens toujours pathétique de l'avoir appelé, il y a quelques jours, pour lui demander bêtement qu'on se voit. Sans motif. Juste... comme ça. Merde, quoi ! Ça ne pouvait décemment pas se terminer ainsi, n'est-ce pas ? Il fallait bien qu'on en parle un jour, qu'on parle de tout ça, sans se laisser distraire par une colère futile ou une fierté mal placée. Ce que je voulais, pendant tout ce temps où je me persuadais de l'appeler, c'est qu'on arrête de jouer. Qu'on mette simplement tout à plat et que l'on se parle, bordel de merde, sans constamment lorgner une faille à exploiter.

Je soupire, m'affairant à m'habiller avec lenteur. Enfilant un banal t-shirt blanc, j'attrape ensuite mon jean puis ferme la boucle de la ceinture autour de ma taille. Enfin, je laisse mon sweat noir ballotter sur une de mes épaules, puis me traîne jusqu'aux rangers attendant à l'entrée, non sans jeter un coup d'oeil las à la grande baie vitrée de l'appartement.

Je prends l'ascenseur en compagnie de ma voisine du dessus qui, ravie de me voir, me questionne sur mes lectures actuelles avant de me souhaiter une bonne soirée. Je la remercie, incertain cependant des événements futurs, parce que je pourrais être absolument soulagé de revoir Aaron, tout comme je pourrais avoir envie de lui éclater la tête dès lors qu'il ouvrira la bouche. J'ignore totalement ce que nous réserve cette stupide soirée aux allures de rendez-vous, prononcé en français – approximatif – s'il vous plaît, et ça me rend nerveux. J'ai proposé que l'on se voit dehors ; je veux dire, partout sauf chez lui, ou chez moi, ou dans un quelconque endroit clos qui serait propice au plus infime des rapprochements physiques : je compte lui parler, pas lui sauter dessus comme la dernière fois.

Les mains moites et le cœur au bord des lèvres, je me retrouve devant ce resto à Uzume – hors de question de passer le prendre chez lui, on s'entend – et, en voyant les clients déjà attablés, je me dis que j'ai eu une bonne idée en choisissant cet endroit. Au moins, les témoins limiteront nos éclats de voix... j'espère. Je fais glisser mes yeux bleu sur la foule en effervescence, masquant ma nervosité par un masque de morosité. Je ne sais même pas pourquoi je me fous dans cet état, alors que lui doit avoir accepté ma proposition par ennui ou curiosité. Réprimant un énième soupir, je suis sur le point de sortir mon paquet de clopes quand je discerne finalement Aaron, se détachant progressivement de la foule. Et comme la toute première fois où mon regard a croisé le sien, je ressens seulement une envie viscérale de me barrer en courant.

Pourquoi est-ce que je l'ai appelé, déjà ?

Salut. Ça fait un moment qu'on s'est pas vus. Je suppose que j'aurais dû subtiliser ton numéro de téléphone plus tôt. Hm, t'as faim, j'espère ? 

Je lui lance un faux sourire et pousse la porte de l'établissement, plus pour fuir son regard que par réel désir de plonger dans ces effluves de nourriture. Une serveuse nous accueille et propose une table près de la vitrine, emplacement que j'accepte dans un vague hochement de tête, avant de me laisser tomber lourdement sur une des chaises vacantes. Là, j'abandonne mon sweat sur le dossier, puis jette un regard sur la rue baignée de la lumière des lampadaires allumés depuis peu.

Merci d'être venu. Je voulais pas rester sur des insultes stupides lancées dans une cage d'escalier, tu vois ? Je suis sûr qu'on peut faire mieux que ça. 
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Aaron Payne
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Ven 28 Sep 2018 - 23:15
J’aurais préféré qu’il débarque chez moi à l’improviste. Franchement, qui prend grand soin de couper tous les ponts avec vous, au point de déménager et de changer de quartier, fait à peine mine de vous reconnaître quand vous vous croisez par hasard, puis vous appelle pour vous proposer une sortie comme si de rien n’était ? Et qui est assez con pour accepter une personne comme ça ?

Enfin, moi, ce n’est pas pareil. J’aurais pu au moins lui adresser poliment la parole à son bar, s’il n’avait pas filé main dans la main avec ce punk à cheveux rouges. Et j’ai cherché à le revoir : je suis passé à son appartement à Inazami, j’ai acheté de nouveaux renseignements à Ruby/Emeraud/Osef, je suis repassé à cet izakaya qui ne figurait pourtant pas sur ma liste d’établissement à retenter, mais personne n’avait la moindre idée de ce qu’il était devenu. Au point que pendant un temps, je me suis demandé s’il n’avait pas fini du mauvais côté du flingue ou coulé dans le port  jusqu’à ce que je le voie vivant, et même bien vivant puisqu’il a assommé un fauteur de troubles avant de s’enfuir.

Ma première pensée à cette découverte avait bien sûr été que je savais enfin où le trouver quand je voudrais lui réclamer mon blé – parce que non, le paiement en nature ne suffit pas. J’ai peut-être pris mon pied sur le coup mais vu ce que ça m’a coûté en heures de gambergeage, je n’y retourne pas. Surtout qu’à la base, c’est pas avec un gigolo que j’ai traité mais bien avec un gars qui était censé m’offrir quelques facilités professionnelles. Okay, ça, on n’en avait pas discuté clairement, mais l’idée était bien qu’on construise quelque chose qui dure, non ? Pas dans le sens où mon ex relou l’entendait mais disons une confiance mutuelle et professionnelle qui aurait pu nous amener à travailler ensemble à l’occasion – d’où progressivement une acquisition de connaissances sur le « milieu » qui m’aurait aidé. Bref, dans tous les cas, il était pas censé se barrer comme ça, quels que soient les imprévus de la nuit.

J’ai donc sérieusement envisagé de le confronter à son bar puis je me suis ravisé. Trop public, trop facile pour lui de m’esquiver si l’envie lui en prend (et je n’ai pas trop de doutes là-dessus). La solution était de partir de là pour le suivre jusqu’à son nouveau chez lui. J’ai tenté, je me suis ravisé. Son boulot le fait sortir après que les fêtards du quartier sont rentrés, ce qui empêche toute filature discrète. Donc j’ai passé ces derniers mois à le lorgner de loin, les soirs où je passais devant son bar. Je me trouve à la fois ridicule et raisonnable. Raisonnable parce qu’aucune action n’aurait été plus sage, ridicule parce que je devrais sans doute essayer de l’oublier carrément. Après tout, c’est ce qu’il semble avoir fait, lui – ou semblait, jusqu’à ce fameux coup de fil sorti de nulle part. Mais je dois avouer avoir du mal à me résigner, comme toujours. L’oublier et passer à autre chose, ça veut dire reconnaître que j’ai été utilisé, l’accepter, et décider que ce qui a suivi était une banale affaire de cul entre adultes consentants. Le consentement et la majorité ne font aucun doute (au moins le consentement), le côté « cul » encore moins mais la banalité, c’est une autre histoire.

Pour moi, le banal c’est : je drague (ou je paie), je prends mon pied et une fois que je suis satisfait, l’autre n’existe plus. Je m’en vais, ou il/elle s’en va, ou dans le pire des cas nous passons le reste de la nuit côte à côte, mais certainement pas ensemble. Si jamais la fille se montre un peu plus collante, je fuis. Il y a des femmes dont j’aime voir le masque être brisé par le plaisir, le moment où elles perdent le contrôle et descendent de leur piédestal mais je verrais ça dans un porno, l’effet serait le même. Et avec mes copines en titre, celles avec qui justement je ne voulais pas tomber dans les automatismes et la banalité, l’attention que j’accordais à leurs ressentis me faisait oublier le mien, si bien que la jouissance qui finissait par venir semblait particulièrement creuse, purement physique et presque accidentelle. Jamais je n’avais accordé de l’importance à sentir son partenaire sombre petit à petit, de se nourrir de ce plaisir pour augmenter le sien et au final de se noyer l’un dans l’autre. La fierté de posséder Logan ne serait-ce qu’un instant, de le voir sous moi dépouillé de ses réparties et de tout ce qui m’a déstabilisé chez lui, a bien sûr joué mais elle ne suffit pas à expliquer le lâcher-prise que je me suis permis, tant au niveau émotionnel que physique.

« Tu ne t’allongeras pas auprès d’un homme comme auprès d’une femme », c’est pourtant la règle que j’ai suivie jusque-là. Certainement parce que l’idée de cajoler un corps d’homme et de chercher du plaisir ailleurs que dans son cul me paraissait stupide. Puis j’ai vu ce corps-là, on-ne-peut-plus masculin et viril, et j’ai eu envie d’en explorer bien plus. Ce n’est pas le corps lui-même : j’ai vu le même genre plus d’une fois, à l’armée ou dans les vestiaires, mais l’âme qui l’habite a fait s’écrouler tous mes principes et blocages. Donc malgré tout ce que j’ai voulu prétendre, et malgré mes tentatives pour ôter tout le côté incompréhensible et donc angoissant de la chose en le forçant à donner une raison rationnelle qui n’existe vraisemblablement pas plus chez lui que chez moi, ce n’était pas une banale affaire de cul. Et laisser couler, c’est soit abandonner lâchement, soit risquer de passer à côté de quelque chose. Je ne sais juste pas de quoi…

Me voilà donc à faire les cent pas dans mon propre appartement, à attendre une heure décente pour me mettre en route. Hors de question d’arriver en avance. Vu la distance et le risque d’embouteillage entre le restaurant et mon appartement, partir à l’heure du rendez-vous sera bien suffisant. Et pourtant, aussi sûr que je puisse être de ma résolution, je me sens exagérément tremblant. La colère contenue, sans doute. Pas le stress, car je ne stresse pas : je m’énerve. La colère, donc.

Enfin, à l’heure convenue, je sors de chez moi à grands pas rageurs. J’ai une furieuse envie de m’en griller une, mais trop tard. Dans n’importe quel autre quartier, je ne me serais pas gêné, prenant ma tronche de gaijin comme une excuse et mon regard noir comme un défi de me la faire éteindre mais là, je suis dans mon propre quartier, impossible de passer incognito. Pas le temps de chercher un coin fumeur, alors je serre les mâchoires et prends tant bien que mal mon mal en patience.

Il est déjà là. J’ai tout fait pour, et en même temps, au moment de tourner à l’angle de la rue, j’ai brièvement espéré qu’il m’ait posé un lapin. Ça m’aurait permis de déplacer sur lui la colère que pour le moment, je sais pertinemment dirigée vers moi-même et mes conneries d’états d’âme.

Je le salue d’un signe indistinct du menton et ne réponds pas à son semblant de question. On s’en fout que j’ai faim ou non, non , Oui, visiblement, puisqu’il s’engouffre dans le restaurant. Seule ma fierté m’empêche de partir en courant dès qu’il a le dos tourné et me pousse à le suivre, sans hâte tout de même. Ce qui me rassure, c’est qu’à voir sa démarche, il n’a pas l’air beaucoup plus emballé que moi par cette rencontre. Moi, j’en suis même  un point où le simple « Irasshaimaseeeeee » de la serveuse me donne envie de lui envoyer une droite à lui décoller la tête des épaules. Par précautions, je fourre mes mains dans mes poches.

Arrivé à notre table, je lui jette un regard déçu. Merde, deux places… Pas d’autre choix que de m’asseoir en face de lui, comme si je voulais pouvoir le fixer dans le blanc des yeux durant tout le repas… Alors pendant qu’il se découvre une passion pour les réverbères, je « m’intéresse » au tableau suspendu au mur derrière lui. J’en suis à me demander s’il représente un chien ou un bouquet de fleurs quand il prend la parole. Pour toute réponse, je force un petit ricanement. « Faire mieux » ?

- Ouais… Genre, se mettre directement sur la gueule.

Et je baisse le regard sur la carte. J’ai l’estomac noué, absolument rien ne m’attire. Je prendrai comme lui, et une « drafght bier », juste parce que cet anglais pathétique a faille m’arracher un sourire. Renvoyant le menu sur la table, je me renverse bien en arrière sur ma chaise et me balance.

- Tu veux dire… reprends-je en fixant cette fois les reflets de lumière sur la carte plastifiée, que si tu…

Je m’interromps, détourne plus encore le regard et me mords la lèvre. Lui, toujours lui, toujours « tu ». Déjà le matin, je ne pensais qu’en terme de « tu ». Alors que depuis, j’ai pu me rendre compte que « je » avait pas mal de choses à expliquer, lui aussi. J’essaie donc de corriger le tir.

- On a tous les deux paniqué, pas vrai ?

Qu’il ne me dise pas que, après cet épisode, j’ai été le seul à ne rien comprendre à ce qui venait de se passer. D’abord parce que ça me ferait me sentir plus con que jamais, et ensuite parce que, dans ce cas-là, faudrait qu’il ait une sacrément bonne raison pour m’avoir ignoré ainsi ces derniers mois.
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Logan Rothschild
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Mar 2 Oct 2018 - 0:29
Le cynisme suintant de chacune de ses syllabes ne me fait même plus ciller. Je le fixe, même, sans détour, le regard tranquillement posé sur son visage, et laisse mes prunelles sombres jauger son expression. Lui en revanche, semble faire mine d'être absorbé par sa lecture passionnante, et je me demande un instant si son attitude découle d'une nonchalance exacerbée, ou bien s'il est davantage en proie à quelque chose d'autre – que je n'arrive pas à définir, évidemment. Peut-être qu'il m'en veut, qu'il regrette tout au point de ne pas pouvoir lever ses putains d'yeux sur moi, ou bien est-il simplement méfiant, anxieux, inquiet, j'en sais foutrement rien. Moi, curieusement... je patauge dans un sentiment de neutralité déroutant. Après avoir ruminé des heures, ne serait-ce que pour composer son numéro de téléphone, après avoir trimballé ma nervosité jusqu'ici, redoutant le moment où j'allais de nouveau croiser son regard, craignant peut-être d'en venir encore aux mains ou aux joutes verbales, à présent, je me sens... bien. En fait, je crois que je suis content de le revoir. Ça veut pas dire qu'il m'a manqué, pas du tout, non ; je veux dire, : loin de là. Regardez-le, sérieusement, il est tellement américain que c'en est ridicule, il n'est qu'une masse monstrueuse typique du mâle américain avec un air de pilier de rugby – mais ça me fait plaisir de le voir, alors je laisse de côté mes appréhensions.

Alors que je m'apprête à poursuivre la conversation, quitte à monologuer, Aaron abandonne finalement la carte sur la table et se cale bien au fond de sa chaise, le regard toujours fuyant. J'aimerais le pousser à accoucher illico, parce que ces mots-là, je les attends depuis des jours – et je n'ai jamais été quelqu'un de patient. C'est d'ailleurs ce que je redoutais le plus : allait-il m'envoyer chier, tout me refoutre sur le dos ou faire preuve de sa condescendance habituelle, est-ce que j'allais me sentir ridicule, en colère... Alors je l'écoute, plus attentif que jamais, mes yeux dardés sur ceux qui les esquivent, ma conscience tout entière rivée sur ces mots entrecoupés. Quand il s'exprime enfin, c'est à mon tour de baisser les yeux sur les infimes rayures qu'arbore la table qui nous sépare.

Est-ce que j'ai paniqué ? Forcément, oui. Mais ce qui m'a fait paniquer, c'est ce gros con, là, juste devant moi, et son attitude de porte de prison pendant que moi je crevais de peur : d'être rejeté, d'avoir fait quelque chose de mal, d'avoir tout foutu en l'air avec mes pulsions de merde, alors même que les mots que nous échangions devenaient enfin quelque chose d'autre que ces traits d'esprit, ces provocations, ces démonstrations futiles et pathétiques de fierté et d'ego ; pour la première fois, on se parlait, et j'ai choisi ce moment pour l'embrasser. Paye ton timing, Logan ! Alors oui, j'ai paniqué. Parce que j'avais aucune explication à lui donner.

L'entrée d'un nouveau client, et l’exclamation de la serveuse qui suit, la seconde d'après, me tirent sèchement de mes pensées. Je cille et, remarquant le silence dans lequel je nous ai engloutis depuis une grosse poignée de secondes, je me renfrogne un peu, puis croise les bras sur la table.

Tu as paniqué. Tu m'as fait regretter tout ce qui s'est passé.

Levant de nouveau les yeux vers lui, je l'observe un instant, taciturne, les traits de mon visage se crispant certainement d'inquiétude. En fait, je ne sais pas comment lui dire. J'ai compris que tout était de ma faute ; parce que c'est ce qu'on me rabâche sans cesse depuis que je suis gosse. J'ai voulu le nier mais j'ai tellement peur de le voir partir, là, que toutes mes conneries me reviennent en tête le plus naturellement du monde. La neutralité est partie, balayée par une angoisse sourde, que je sens bourdonner dans un coin de ma tête. Alors je m'empresse de reprendre, et tant pis si je trébuche sur des mots, peu importe l'hésitation dans ma voix, ou l'empressement incontrôlable d'enfin déballer tout ça une bonne fois pour toutes.

Écoute... je regrette vraiment tout. Merde, je veux pas que tu croies que je t'ai fait entrer chez moi pour... ça. Et j'avais tellement la trouille, aussi, je savais très bien que ça allait foutre la merde, j'aurais dû tout stopper. J'ai jamais pensé que ça se terminerait dans mon pieu, au départ j'ai juste voulu t'embrasser et c'était vraiment, vraiment idiot. Je me suis senti mal, que tu le prennes comme ça, le lendemain, j'ai trouvé ça vraiment injuste, tu comprends ?

Un soupir morne vient clore cette piteuse explication, et je recule finalement jusqu'à ce mes omoplates touchent le dossier de ma chaise. Là, la serveuse arrive, tout sourire, son joli regard onyx désignant la carte délaissée sur le bureau. Je lui déclare mollement ma commande, un assortiment fade et banal de sushis, accompagné d'un soda sans doute trois fois trop sucré, les mots japonais roulant maladroitement sur ma langue trop habituée à l'anglais que j'ai usité jusque là. J'attends qu'elle se soit suffisamment éloignée pour reprendre doucement le fil de mes pensées, et reporter ainsi mon attention sur Aaron.

Je n'ai plus envie de faire semblant, ou du moins pas à cet instant. Je veux qu'il comprenne à quel point je me suis senti ridicule, après tout ça, et tant pis s'il en tire la moindre satisfaction. Au moins, j'aurais dit tout ce qui m'a violemment étreint pendant toutes ces semaines, et je pourrais tirer un trait dessus.

Je prends donc une inspiration bancale, et, cette, fois, incapable de le regarder dans les yeux, je laisse mes prunelles s'attarder, regarder sans vraiment voir les contours de la table, fixant une imperfection futile à une extrémité.

La vérité, c'est que j'ai honte. Je me suis vraiment senti... humilié. Humilié, parce que je me suis livré bêtement, et pour rien. Parce que ça ne signifiait rien. Toi, tu t'en fous, c'était pas la première fois que tu baisais un mec. Mais moi, j'ai très mal vécu le fait que ça prenne cette tournure-là.
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Aaron Payne
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Jeu 4 Oct 2018 - 14:13
Après cet aveu à demi-mots, je réussis enfin à le regarder, comme pour le mettre au défi de nier. Mais lui, alors même qu’il a eu les balls pour me faire venir ici, il n’ose même pas lever les yeux sur moi. J’ai mis le doigt sur quelque chose, c'est bien. Je l’observe attentivement, mon regard glissant sur son visage. Il n’aurait pas maigri ? J’ai l’impression que ses pommettes sont plus saillantes, ses joues un peu plus accusées, la ligne de sa mâchoire plus visible… Des détails qui me rappellent, si besoin est, que du temps a passé et que sa vie a continué sans moi, comme la mienne sans lui, tant bien que mal. Et cette idée me déplaît.

J’avais presque oublié ce que je venais de dire quand il sort enfin de sa transe pensive. Il a le cran de nier… Je refuse de le croire mais cette insolence paraît soudain dérisoire face à son aveu suivant. Quand il relève enfin vers moi un regard mal à l’aise, je le fixe, incrédule. Heureusement, alors que mon incrédulité est sur le point de se changer en colère, il reprend la parole et retarde l’instant de l’explosion. Il paraît s’excuser, ce qui aurait pu aller en mon sens, s’il ne parlait pas de regretter, de « foutre la merde » et d’idiotie. Ça, je ne veux pas l’entendre. Et puis, si lui-même le regrettait, ça n’aurait pas dû le surprendre que je ne sois pas plus enthousiaste le lendemain matin, que je sois si « injuste ». Il s’embrouille, il n’est pas clair, et sa question obtient la seule réponse qu’elle mérite : un sourcil haussé et une grimace . Pour que je comprenne quoi que ce soit, faudrait que lui-même sache mieux ce qu’il veut.

La serveuse m’empêche de le lui expliquer. Encore une fois, cette légèreté m’irrite au plus au point. Elle nous interrompt avec un grand sourire, comme si la tension qui règne entre nous ne pouvait pas se sentir à trois miles à la ronde. Certes, c’est son boulot, mais elle aurait pu arriver un peu moins comme un cheveu sur la soupe. Je laisse Logan, visiblement moins dérangé que moi par cette irruption, annoncer sa commande, puis passe la mienne avec aussi peu de mots que possible. Qu’elle se casse, vite fait, qu’on essaie de démêler ce foutu bordel.

Mais ce qui suit n’est pas plus clair, ou pas plus à mon goût.

- Humilié ? répété-je dans un souffle en revenant m’accouder sur la table.

La surprise bloque l’air dans ma gorge une seconde et me fait rater l’occasion de l’interrompre. J’écoute la fin de sa tirade puis réplique immédiatement, juste assez fort pour qu’il m’entende sans que les voisins en profitent :

- Humilié, toi ? Et moi, alors ? Ça t’es venu si facilement, je m’en suis demandé si j’étais pas tombé dans un piège. Et tombé dedans bien comme il faut, la tête la première, comme un bleu. Alors ouais, maintenant tu me dis que ce n’était pas prémédité, mais pire : tu me dis que tu regrettes. C’est pas humiliant, ça ?

Je me penche pour accrocher son regard et le voir reconnaître que dans cette histoire, il n'est pas la pauvre victime et moi le méchant bourreau.

- Et pourquoi je m’en serais foutu, hein ? Parce que j’ai déjà « baisé un mec », toi c’est juste ça qui te tracasse ? Alors ça te dérange pas qu’on ait tous les deux essayés de s’entretuer et qu’on revenait juste de descendre chacun un yak’…

Sans parler du fait qu’on se soit presque sauté dessus sans rien préméditer, déshabillé l’un l’autre, qu’on ait fait ça face à face, qu’on se soit embrassés… Toutes ces choses que, je m’en suis rendu compte après, je n’avais jamais fait avec un mec.

- Ben figure-toi que moi, ça me change un peu de mes habitudes. Donc décide pas comme ça que je m'en fous.

Devoir garder une voix basse et une attitude à peu près présentable me frustre énormément. J’ai bien plus à évacuer que ce que je peux - et ose - exprimer par les mots, je dois ponctuer mes paroles d’un coup de poing contenu sur la table, censé libérer un peu du bouillonnement qui monte en moi. Peut-être un peu grâce à ça, ou au flot de mots qui finit par m'essouffler, je passe petit à petit de la colère à l’amertume.

- Et que tu te sois livré… Me dis pas ça à moi, qui ait été le premier idiot à déballer ses états d’âme sur un comptoir de bar, et qui ait placé ma putain de carrière et sans doute ma putain de vie entre tes mains en acceptant de faire le sale boulot pour toi.

Je me recule dans mon dossier, détourne un peu le buste et croise les bras sur ma poitrine. Je n’aurais pas dû accepter de rendez-vous dans un lieu public, et surtout pas dans un restaurant. Je me sens trop exposé, au milieu du regard des autres, être cloué sur une chaise me fait me sentir terriblement vulnérable et ma crise de franchise aiguë ne m’aide pas à me sentir protégé. En plus d’être en position de faiblesse, je suis en train de me foutre à poil. C’est très dérangeant mais une partie de moi entrevoit que c’est la seule issue, si je ne veux pas repartir dans des semaines de questionnements. À présent que l'occasion se présente de nouveau, je me souviens m’être dit, ce fameux soir, que ça faisait du bien de pouvoir baisser sa garde face à quelqu’un. Ça fait peut-être du bien - faut le croire, vu mon monologue - mais c’est aussi terriblement flippant.

- C’est ma réaction le lendemain qui t’as dérangé, ok, je prends note, reprends-je enfin froidement mais plus calmement. De mon côté, si tu veux tout savoir, ce qui m’a dérangé…

Comment le dire ? Qu’est-ce qui est ressorti de mes semaines de gambergeage, et peut-on le résumer en quelques mots ?

- C’est de te vouloir, me lancé-je brusquement. C’est de m'accrocher à toi, d'être encore maintenant incapable de tirer un trait sur toi même après des semaines sans nouvelles, alors que je n’ai aucune raison objective de te faire confiance et que mes tripes me disent que tu es capable de tout.
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Logan Rothschild
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Sam 6 Oct 2018 - 16:37
La voix et les mots d’Aaron résonnent entre les parois de mon crâne comme des milliers d’éclats de verre. Je peux presque ressentir le poids de son regard désapprobateur sur mon visage et, pour être tout à fait honnête, je n’en ai rien à foutre. J’ai dit ce que j’avais à lui dire ; peut-être pas de la meilleure des manières, les mots parsemés de ma maladresse coutumière, mais j’ai pu lui confier ce que j’avais sur le cœur. Je ne m’attendais pas à ce qu’il comprenne, encore moins à ce qu’il excuse mon attitude, mais je n’avais pas non plus prévu cette colère sourde si vite propulsée dans chacune de ses synapses, crispant son poing et faisant vibrer sa voix qui, dans un grondement doucereux, s’élève déjà pour s’apostropher et nier la nature même de mes propres sentiments.

Mes yeux se plissent tandis que j’observe l’autre homme. Oh, pauvre bébé, humilié par mes propres regrets... mon ton aurait sans doute été empreint d’une compassion moqueuse, si j’avais choisi de lui jeter ces mots acerbes à la figure. Parce que je n’aime pas du tout la manière dont il réplique : en me mitraillant de reproches, lorsque moi je cherchais simplement à m’expliquer, avec toutes les difficultés du monde, désarmé par ma propre sincérité. Lui, il s’en branle : il préfère se complaire dans la vexation puérile qui agite ses prunelles, et en l’entendant aboyer de la sorte, je réalise soudain que le cadre public dans lequel nous sommes alors soustraits se révèle particulièrement bénéfique pour nous deux. Les oreilles étrangères le contraignent à conserver une voix mesurée ; c’est une très bonne chose, car s’il avait osé me gueuler dessus après tout ça, mon audace et mes aveux, je lui aurais simplement envoyé mon poing dans la figure. Je n’aime pas que l’on hausse le ton sur moi, encore moins quand je fais l’effort de déballer tout ce que j’ai sur le cœur : tout ce que je cache aux autres derrière quelques sarcasmes.

Mais il nie. J’ai seulement l’impression qu’il se défend, ulcéré par mes « accusations » à son égard ; il est à côté de la plaque. Ça, ou bien il est incapable d’admettre et d’accepter mes propres états d’âme. Dans ce cas, je parle à un mur. À ce rythme, autant que je cause à mon futur plateau de sushis, ce sera aussi productif et gratifiant.

Révolté par ses diatribes, j’ignore littéralement son propre aveu, et rétorque vivement :

Et c’est ma faute ?

C’était qui, déjà, qui se targuait d’empoisonner mon esprit ? J’aimerais presque lui dire que c’est bien fait pour sa gueule. En fait, non, j’ai envie de bien plus : de profiter de cette faille pour le blesser, l’écorcher vif, simplement pour lui faire ravaler ses mots précédents, l’étouffer avec son orgueil et sa vanité, moquer sa sincérité tout comme il a rejeté la mienne. C’est vrai, pourquoi est-ce que je me casserais le cul à être compréhensif, quand lui piétine allègrement mes regrets, comme s’il souhaitait les rendre illégitimes ? Quoi, j’ai pas le droit de me sentir mal, humilié, perdu ? Je n’en ai pas le droit, parce que je suis une pute qui l’a entraîné, pauvre petite victime qu’il est, dans mes vices outrageux ? Il a sincèrement cru que j’utiliserais mon corps pour le piéger, ce même corps que je noie dans des vêtements trop grands, justement pour ne pas l’exposer ? Enfoiré.

Un soupir las exhale l’air, tandis qu’une de mes mains vient se poser sur mon front, dans un facepalm éloquent. Je me sens tiraillé entre colère et lassitude mortifère.

Putain, Aaron. Arrête. Arrête d’être un connard égocentrique ne serait-ce que deux minutes, ça te fera peut-être réaliser que je ne cherchais pas à te reprocher l’état dans lequel j’étais. Arrête de te sentir toujours agressé, merde, je t’explique simplement pourquoi j’ai « paniqué », pourquoi je t’évitais parce que je me sentais tellement con et humilié que je pouvais même plus te regarder dans les yeux.

Ma voix se fait nettement plus ferme qu’à l’accoutumée. Il est hors de question que cette entrevue devienne un prétexte pour cracher mutuellement notre frustration. Il ferait mieux de se tenir à carreaux s’il ne veut pas que je sois le seul à lui éructer ses quatre vérités avant de le planter là – et de ne plus jamais le rappeler. C’est le moment d’arrêter de faire les cons et d’essayer d’être adultes, bordel de merde.

On n’est pas en train de définir qui est le fautif là-dedans, donc tes arguments à la con et ta gueule d’homme outré par la vie, tu te les gardes.

Je m’interromps, juste le temps de glisser sur lui un regard noir, lui intimant de bien fermer sa gueule parce que je n’ai pas tout à fait fini de l’envoyer sur les roses. Il y a des choses que je ne cautionne pas ; et si je les taisais jusque-là, à présent, je suis bien déterminé à lui placarder toutes mes réticences sous le nez. S’il y a bien une chose qui me fout en rogne, c’est d’être pris pour un idiot facilement manipulable. Et qu’il essaye de me faire culpabiliser pour quelque chose dans laquelle il s’est engagé par intérêt personnel, ça me fait chier.

Et par pitié, arrête de me prendre pour un con. Ne me fais pas le coup du type ayant livré sa vie pour mes beaux yeux. Je sais très bien, Aaron, que t’avais tes propres intérêts dans le meurtre que je te proposais. Tu t’es servi de ça, tu t’es servi de moi et ça, je l’ai toujours su.

Donc on en est là, en fait ? Voués à se confronter, même quand il s’agit d’une simple discussion ? Lui, toujours sur la défensive, toujours en train de me coller à la figure ses arguments fallacieux pour avoir le dessus dans une foutue conversation, sans chercher à voir plus loin.

Désabusé, je laisse mon regard s’adoucir et dériver de nouveau vers la vie urbaine grouillant par-delà la vitrine. Ma main a quitté mon front pour se perdre dans mes cheveux, dans un geste machinal, dégageant la mèche ébène chatouillant une de mes tempes. Après un silence — ou deux —, je finis par lâcher, morose :

À l’évidence, ça ne marche pas. On devrait peut-être tout arrêter. Ne plus se voir, je veux dire. Pour que tu m’oublies... et moi aussi. Je pense qu’on a pris cette histoire beaucoup trop à cœur.
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Aaron Payne
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Dim 7 Oct 2018 - 20:43
Je mélange tout. Je cherchais la raison pour laquelle j’avais réagi ainsi le lendemain matin, j’en arrive à ce que j’ai vécu ces dernières semaines. Parce que c’est ce qui m’obsède le plus, ou la réponse la plus facile, sans doute. Mais même si elle est un peu à côté de la plaque, elle est si sincère que même en voulant la lui asséner les yeux dans les yeux, je n’arrive pas à poser mon regard sur lui.

Et pourtant, c’est le flop complet. Et même pire. Moi qui pensais nous mettre à égalité, me voilà accusé vouloir prendre l’ascendant. Je sais que je suis un connard égocentrique et la plupart du temps, je l’assume. Mais pas aujourd’hui. Pas alors que j’ai répondu à un aveu par un autre, pas alors que j’essayais justement d’équilibrer les choses. Donc j’écoute en serrant les dents. À chacun de ses reproches, mes doigts se plantent un peu plus dans la peau de mes bras. Je pourrai lui renvoyer chacun d’eux : l’absence de reproches, ce sentiment d’être agressé, de se sentir con… Mais je ne réussirais pas à le faire à voix basse. Alors mieux vaut se taire et encaisser que faire un esclandre au milieu du restaurant, surtout que celui-ci promettrait d’être particulièrement pathétique.

Son expression « d’homme outré par la vie » m’arrache un ricanement. D’où tient-il ça ? Je ne me considère pas comme outré par la vie. À la limite, je suis outré par lui et son comportement, mais certainement pas par la vie. Je ne considère pas la Vie comme une entité à qui on puisse reprocher quoi que ce soit. Ça, c’est bon pour les trouillards qui se cherchent des excuses. Je ne suis pas de ceux-là. Il se fait des idées sur moi, mais ce n’est pas la première fois. Même si je ne sais toujours pas d’où il les tient.

Quand enfin il se tait, son regard me met au défi de lui répondre. Je ne peux toujours pas prononcer un mot, de toute façon, pas à moins de crier. Alors j’attends la suite de ses accusations injustes, et je ne suis pas déçu. Il n’a encore rien compris, réalisai-je en soupirant. Mais ce qu’il vient de me répondre ne me donne pas envie de me justifier. Un dialogue de sourd… Comment on a pu en arriver là après avoir semblé sur la même longueur d’onde ?

Une première impression de gâchis est vite effacée. Quelle est l’alternative ? On discute calmement, on se pardonne l’un l’autre, on se prend dans les bras en pleurant ? Cette histoire-là n’est pas non plus ce que je souhaite. J’ai persévéré parce qu’il me tient tête. Il ne m’aurait pas intéressé sans ça, donc il faut trouver un juste milieu. On y arrivera. D’ici là, ça va secouer, mais pour le moment, je ne regrette pas, quoi qu’il en dise.

Aussi, quand il parle de tout arrêter, je reste bouche bée. L’idée ne m’a jamais effleuré, et je ne pensais pas qu’elle puisse l’atteindre non plus. Comme si elle venait de lui tomber dessus, je lève les yeux vers le plafond au-dessus de lui. Après une seconde de stupeur, je commence à secouer négativement la tête, un peu avant de réussir à souffler, au milieu d’un rire jaune :

- Non… Non…

Enfin, je me ressaisis. Je réussis à baisser les yeux sur lui et à parler plus fermement :

- Non, tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça. Me faire venir, me faire croire que tu veux discuter, me regarder m’épancher comme une donzelle, m’entendre te dire distinctement que je ne peux pas t’oublier et me jeter une fois que je me suis bien mis à poil… Ça t’amuse, au moins ?

Mon ton monte progressivement. Ma dernière question a même atteint un volume critique mais la serveuse arrive à ce moment-là avec nos boissons, me coupant net. Pour une fois, elle tombe à pic. Je profite de ce temps mort pour respirer profondément et essayer de mettre un peu d’ordre dans mes pensées que cette menace a violemment dispersées.

- En fait, tant que j’y suis, dis-je en me penchant assez pour poser mes poings et mes avant-bras sur la table, je vais finir de me déculotter. Où tu as vu qu’il était dans l’intérêt d’un flic de rendre un service pareil à un truand ? Tu aurais pu m’envoyer dans un piège, ou porter un micro pour me faire tomber, ou vouloir me buter une fois que c’était fait… Alors oui, j’avais forcément mes propres intérêts, mais ils auraient dû vraiment, vraiment être importants pour que je prenne ces risques juste pour eux. Au-delà de mes intérêts, je t’ai fait confiance. Parce que j’ai pensé que justement, rien que le fait que tu viennes me trouver pour une affaire pareille, c’était la preuve que ça valait le coup. J’ai pris cette histoire à cœur parce qu’il y a de quoi.

J’ai asséné ces derniers mots en le fixant gravement dans les yeux. Je les laisse résonner un instant puis reprends en me reculant dans ma chaise :

- Tu veux m’oublier ? Chiche ! Si tu le voulais vraiment, tu m’aurais pas appelé pour me proposer de « faire mieux », mais essaie donc. Je te laisserai pas faire.  

Hors de question de partir aux oubliettes aussi facilement.
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Logan Rothschild
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Lun 8 Oct 2018 - 21:08
Quand j’y pense, j’ignore ce que j’attendais exactement de cette entrevue. Certainement pas d’en ressortir las et tenaillé par un sentiment d’abattement dès les premières minutes écoulées, en tout cas. Je ne sais même pas d’où il trouve la force d’encore s’offusquer, ni même d’où il sort la motivation pour contester les mots futiles que je laisse mollement s’imprimer dans l’air. Moi, ça me fatigue. J’ai l’impression de tourner en rond, de me heurter sans cesse au même mur et j’ai beau lui jeter mes pensées à la figure, elles ne font que rebondir inlassablement, pour venir s’éclater douloureusement sur le coin de ma gueule. Ça me fatigue parce que c’est devenu tellement routinier, cette confrontation — dans laquelle je suis systématiquement perdant, parce que je ne sais pas aligner deux mots correctement. Je suis là, les yeux fixés sur le vide, silencieux face à l’impétuosité de mon vis-à-vis et de ce qu’il exprime, catégorique, le soupir aux bords des lèvres. Une situation rébarbative que j’ai l’impression d’avoir vécue une dizaine de fois ; et comme à chaque fois, je contiens tout : l’incompréhension, la frustration, l’indignation, l’exaspération... Contrairement à lui, je me terre dans un silence désarmant, comme pour éviter de nous enliser dans un conflit stérile, mais je sais que c’est la pire des choses à faire. Parce qu’en agissant comme une vieille éponge, absorbant tout, je risque simplement d’exploser sans crier gare, à la moindre boutade — ou au moindre mot de travers. Il faut que je lui parle, bon sang.

Mais pour lui dire quoi ? Que moi, Logan « Je suis tellement hétéro que je ne peux pas me pencher en avant pour lacer mes chaussures » Rothschild, ne me suis toujours pas remis de cette nuit-là ? Parce que c’était trop bizarre, merde, et que ses lèvres m’avaient fait un effet monstrueux ? Si seulement il n’y avait que ses lèvres, d’ailleurs...

Quand je me résous à poser de nouveau mon regard sur lui – pas du tout pour le laisser glisser sur ses lèvres, voyons, ses yeux viennent fermement s’accrocher aux miens. À sa longue tirade, je ne réponds que par une moue contrite. Il a raison : j’ai moi-même exigé de lui qu’il prenne cette histoire très au sérieux, car elle l’était pour moi. Je ne sais pas pourquoi, assis sur cette chaise, après tous ces mois passés, j’ai eu le sentiment que ça ne signifiait plus rien. Pendant une seconde, je me suis dis que ma vie ne valait pas tant que ça, et que tout ce qui a découlé de ce meurtre n’était que frivolité ; peut-être aussi parce qu’ôter la vie fait partie de mon quotidien, et qu’ainsi, j’ai négligé l’impact qu’un acte pareil pouvait avoir sur Aaron. Je ne dis pas qu’il est traumatisé, mais je sais qu’un meurtre n’est franchement pas anodin — encore moins lorsque c’est le type qui a tenté de le tuer qui est gentiment venu lui demander un petit coup de main.

Par contre, quand il m’assène sèchement qu’il ne me laissera pas l’oublier, l’indulgence est balayée par une envie irrépressible de me lever pour lui éclater la tête contre la table. Mes muscles se crispent, mes sourcils se froncent, mes yeux sombres se plissent : si un regard pouvait tuer, Aaron reposerait déjà sur le sol, le corps criblé de balles. Parce que j’ai tout essayé pour oublier cet infâme fils de pute, justement, que ça me bouffe, lancinant, que ça prend toute la place, que c’est là, partout, et que ça a explosé dans ma tête pour grouiller dans mes veines. À cet instant et avec cette phrase pathétique, c’est comme s’il contrôlait soudainement tout ça. Qu’il tirait les ficelles, et que je me trouvais bêtement prisonnier, sans pouvoir me l’extraire de la tête. Alors ça me fout en rogne.

Oui connard, je veux t’oublier, mais j’y arrive pas, t’es content ?!

Je gronde, révolté, ma voix grave résonnant bien au-delà de notre petit coin du restaurant. Je me lève, même, aplatissant rageusement mes paumes contre la table, surplombant Aaron de toute ma hauteur, l’amertume et l’animosité luisant jusque dans mes prunelles. Les mots surgissent finalement, crachés avec fureur, gagnant en décibels à chaque phrase, à chaque mot, à chaque pensée dévoilés.

Tu veux savoir ce qui se passe dans ma tête ? Toi ! Tu es dans ma putain de tête ! J’ai essayé de t’en sortir, mais je n’y arrive pas. Tu es partout où je vais. Je peux te sentir sur moi. Je n’arrive pas à me débarrasser de ton parfum. Je n’arrive pas à arrêter d’avoir envie de toi. Et ça me rend malade.

Abattu, et sous les regards interloqués des quelques clients peuplant l’établissement, je me laisse choir sur la chaise, comme vidé de mon énergie. Un lourd silence accompagne mon geste, et ne résonne alors que le grincement fatigué des pieds en bois qui supportent mon poids. Ce n’est qu’après la brève colère passée que je réalise à quel point je me suis emporté — et que je sens aussitôt mes joues prendre feu. Alors je passe mes mains sur mon visage, déglutis comme je peux, puis tente de me redonner contenance avec un ricanement désespéré. Lamentable.

Mais tout ça ne mène à rien. Depuis le début... ça part dans tous les sens, et je sais très bien que ça va mal finir.

Et si par miracle on parvenait à se comprendre, je sais que je viendrai tout gâcher.
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Aaron Payne
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Sam 13 Oct 2018 - 23:41
J’aurais pu tout arrêter là, en fait. Me lever sur cette prédiction, ça l’aurait fait. Théâtral, comme sortie ! Noble, menaçante à souhait, genre « la guerre est déclarée !». Et pourtant je reste le cul vissé sur ma chaise… et c’est pas pour la bouffe qui tarde à arriver. Faut croire qu’au fond, j’ai pas envie de lui couper la chique comme ça. Cette guerre que j’annonce, je ne veux pas vraiment avoir à la faire. Je préférerais qu’il se sente assez menacé pour faire machine arrière et me cède. Ce n’est pas mon genre, normalement, de souhaiter une victoire sans bataille, mais celle-là, de guerre, ça fait bien longtemps qu’on la mène, je crois avoir déjà fait mes preuves. Ou je suis peut-être juste las. De la lassitude du guerrier qui sait que les éléments sont de son côté mais qui fait face encore et encore à un ennemi refusant d’accepter l’évidence et de se plier à son destin.

Je soupire, prêt à reprendre les armes après une seconde de faiblesse, quand Logan me crache sa réponse. Je relève les yeux vers lui sans y croire. Il reconnaît sa défaite ? Il cède, vraiment ?, à une menace aussi risible ? Oh oui, je suis content. Plus que ça, même : je jubile. Tellement que je n’arrive pas forcer un rire triomphant mais affiche sans doute cette expression un peu bête de celui qui n’est pas sûre de pouvoir croire à sa chance.

Je sens les regards se tourner vers nous mais j’ai envie de leur hurler de s’occuper de leurs affaires. Qu’ils laissent Logan continuer dans sa lancée. Il me crie dessus, pas vraiment une déclaration transie, mais peu importe : parce que l’idée est là. Je l’écoute, retenant ma respiration, me délectant de son aveu et de ce qu’il paraît lui coûter. Toujours assis, je lève vers lui un regard avide, buvant ses mots. Sa violence, dans sa façon contradictoire de me cracher son désir pour moi comme si c’était une insulte, provoque en moi deux réactions tout aussi antinomiques : un frisson glacé et un large sourire. C’était ça que j’attendais de lui : je voulais voir sa raison s’incliner face à une obsession irrationnelle. Il est en train de m’avouer qu’il ne peut pas lutter contre moi, contre le pouvoir que j’exerce sur lui. S’il n’y avait pas une table entre nous, je l’aurais attrapé par la nuque pour l’embrasser et sceller mon emprise sur lui.  

Le silence succédant à cet aveu me fait prendre vraiment conscience des paires d’yeux rivées sur nous et de l’attention que nous avons soulevée mais autant je voulais éviter d’attirer moi-même l’attention, autant cela ne me dérange pas que d’autres assistent à mon triomphe ; j’en serais même presque fier. Je suis en position de force, un autre reconnaît ma victoire. Une seconde, je me demande si cette histoire va circuler dans le quartier et si je vais avoir droit à des réflexions en prenant mon service demain soir, mais ça ne me fait pas souci. S’ils me font chier, je les enverrai bouler sans la moindre diplomatie. Là, tout de suite, même cet uniforme, l’autorité qu’il me confère et le respect qu’il évoque me paraissent ternes comparé à Logan et à la vie qu’il me promet.  

Réfrénant l’élan qui me monte à la gorge, au point d’étouffer ma voix, je réponds prudemment. Ce n’est pas le moment de dire un mot de travers qui le ferait fuir de nouveau :

- Je le sais moi aussi, depuis le début. J’y suis prêt. Mais je veux en tirer le maximum avant que l’un de nous y reste ou y perde la tête. On a essayé la confrontation, parce que c’était le plus logique entre nous, vu nos… « profils », mais on n’a pas pu s’y tenir. On a évolué vers autres chose.

Je repousse ma pinte, à laquelle je n’ai toujours pas touché, pour me pencher, me rapprocher le plus possible de lui et pouvoir chuchoter. Il y a cinq minutes à peine, j’entretenais un espace prudent entre nous. À présent, j’aimerais pouvoir l’acculer dans un coin, le couper du monde et finir de me l’approprier. À défaut, je garde mon regard planté dans le sien, comme pour l’hypnotiser. « Oublie le reste du monde, ne pense plus qu’à moi… » En même temps, ma cheville cherche la sienne. Trouvant des rangers, je suis obligé de tenter de glisser la pointe de mon pied dans son jean, dans l’espoir d’atteindre sa peau nue. Me concentrer sur ces mouvements tout en parlant est un défi des plus excitants.

- Ça paraît beaucoup moins naturel et pourtant, regarde où ça nous a menés : tu ne voulais plus me revoir, et tu viens me chercher ; je voulais t’oublier mais je me rue ici dès que tu me siffles. C’est bien la preuve que tout se dirige dans un seul sens.

Je pense très sérieusement cette image. Si j’étais le seul à imaginer cette voie, et d’autant plus si elle me poussait à agir de façon qui me ressemblait si peu, elle était inenvisageable. Mais si nous sommes deux, j’y vois la preuve que c’est bien le chemin que nous sommes censés suivre. La résignation morose avec laquelle je suis arrivé et mes aveux qui me paraîtront plus tard suppliants et éhontés sont déjà oubliés. Je suis dans le vrai donc je ne suis pas censé avoir honte de quoi que ce soit, cette pensée m'a rendu toute mon assurance.


- Peut-être que ça ne nous mène à rien de plus, soufflé-je pensivement, mais pour le moment, j’ai bien envie de suivre ce chemin-là.

Et de le suivre vite. Mon regard s’est remis à errer sur toute la surface de son visage, revenant toutes les quelques secondes à ses lèvres. Ont-elles toujours ce goût de cigarette ? Il y a cinq minutes à peine, le toucher ne m’était même pas venu à l’esprit. Là, si ses mains étaient à ma portée, j’aurais déjà laissé le bout de mes doigts glisser innocemment autour de son poignet. Je veux le sentir frissonner et finir de lui faire perdre la raison.
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Logan Rothschild
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Dim 21 Oct 2018 - 20:00
Ça me navre. J’ai l’impression de me débattre en vain sous le poids de pensées qui pèsent des tonnes, acculé par ce regard qui me placarde et m’oppresse ; un regard qui m’insupporte tant il me semble insidieux. J’ai envie de tout foutre en l’air, parce que cette histoire n’en vaut pas la peine et que ce type fait naître en moi, de toute évidence, plus d’animosité que de désir – c’est simple, je veux lui fracasser le crâne chaque fois qu’il daigne ouvrir sa gueule. Je le hais pour être entré dans ma tête, j’exècre au plus profond de moi ses mimiques maniérées et son piédestal en carton que je détruirai bien à coups de pied, et je me hais tout autant pour m’être laissé intoxiqué de la sorte, indifférent aux premières rêvasseries confuses tenaillant mon esprit par à-coups. Et maintenant je suis là, comme un con, avec mon rire jaune et mes effusions pathétiques, à me dire que tout ça ne mène à rien alors même que j’ai ressenti le besoin irrépressible de le revoir et après quoi ? Après m’être juré de ne plus jamais revoir sa tronche de cake, justement ! Merde, quoi ! Il mérite un coup de poêle dans la face ; peut-être qu’avec des dents en moins, il n’osera plus me servir ses sourires insipides.

Je ne peux pas m’empêcher de soupirer bruyamment, lorsque je l’entends déblatérer ses conneries, comme si on pouvait tirer quoique ce soit de ce truc décousu qui nous sert de relation. J’aurais préféré qu’il me rit au nez et me plante là, à la limite, ça m’aurait sans doute aidé à tirer un trait sur lui, au lieu de subir son entêtement surréaliste – parce qu’on fonce droit dans un mur, et que je n’ai franchement pas le temps pour une nouvelle secousse dans ma vie bancale. Après le soupir, c’est un regard noir que je lui assène, ulcéré par sa tentative minable de me faire du pied pendant une conversation aussi austère. Je n’ai de surcroît, pas du tout envie d’être touché, ni même effleuré, et ce moment de tumulte interne est très mal choisi pour qu’il se mette à agir d’une telle manière. Comment prendre au sérieux la suite de son discours, après ça ? Son histoire de chemin à suivre, il peut bien se la foutre au cul ! Ce n’est même pas un chemin, qu’il soit tortueux ou soigneusement balisé, mais un putain de mur d’escalade !

Je m’éloigne sèchement, faisant crisser le bois de ma chaise contre le sol, et lui écrase le pied sans vergogne, le sourcil haussé d’incrédulité. Ce n’est pas le moment. Ce n’est vraiment pas le moment. Avouer ce désir qui me ronge ne veut pas dire que je suis prêt à y céder ; j’ai bien eu assez de cette humiliation qui me colle toujours à la peau. Pour me redonner une certaine contenance, et pour chasser aussi ces mauvais souvenirs resurgissant déjà, sournois, j’agrippe mon verre de soda et entreprends de le boire comme si c’était un shot de vodka. La substance sucrée m’apporte un certain réconfort mais me coupe net l’appétit, et lorsque je repose le verre à moitié vide sur la table, l’odeur de fruits rouges qui s’en émane me donne presque un haut-le-cœur.

Tu ne comprends pas...

Je marmonne, nerveux, comme préoccupé par quelque chose de grave – et ça l’est ! Puis je libère son pied, et secoue doucement la tête, dépité. Comment lui expliquer ? Lui, il s’en fout : il a un métier stable, une routine paisible dans laquelle ses aléas se sont inscrits, mais moi... Moi, est-ce que j’ai le temps pour ces foutaises ?

Je ne peux pas me permettre de penser à autre chose qu’à mon boulot, sinon je vais juste finir avec une balle dans la tête. J’ai besoin de faire les choses seul. D’être seul. Et le chemin que tu me proposes... C’est des conneries, Aaron. Tu sais comment ça va se terminer ? Merde, je... Je vais péter un câble, voilà ce qui va se passer.

Si j’ai mesuré ma voix pour épargner aux autres mes déboires de tueur à gages, je me permets cette fois, poussé par la hargne, de gagner en décibels.

J’ai failli crever comme une merde, il y a trois mois : je me suis vidé de mon sang comme un porc qu’on aurait voulu saigner à blanc. J’ai mis des semaines à m’en remettre, parce qu’à l’hôpital, ils m’ont viré au bout de quelques jours. Tu sais qui m’a fait ça ? Moi. Parce que mon seul ami m’a mis au pied du mur, j’ai juste dirigé ma lame vers lui – sauf que j’étais incapable de lui faire du mal. Mais, comme je suis qu’un foutu psychopathe, comme j’étais dans une rage telle qu’il fallait que je l’apaise par tous les moyens...

Je laisse le silence finir ma phrase. Il connaît très bien la colère dont je fais allusion, car il l’a lui-même subie, après l’avoir déclenchée lors de notre première confrontation. Il sait que cette violence déraisonné ne peut pas s’étioler avec des mots, et que dans sa finalité, j’ai besoin de détruire quelque chose pour me calmer. Une vie ou un os, le mien ou celui d’autrui, peu importe. On a toujours géré mes crises émotionnelles en me cognant assez fort pour que j’en sois sonné, ou en me laissant détruire tous les radiateurs du foyer ou des familles d’accueil qui m’hébergeaient. Je ne sais pas faire autrement. Il suffira d’une étincelle pour que je colle le canon de mon flingue contre son front ; d’un mot de travers, d’une provocation de trop, pour que j’explose sans crier gare et... tout ça, ça en vaudrait la peine, sous prétexte qu’on a bien aimé notre partie de jambes en l’air, et qu’on ne peut pas s’oublier l’un l’autre ? Foutaises, foutaises.

C’est ça que tu veux ? Foncer dans un mur, et pour quoi ? Pour une obsession ? C’est ridicule.
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Aaron Payne
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Sam 27 Oct 2018 - 1:29
J’ai été présomptueux. Je le saisis, à son regard, un quart de seconde à peine avant qu’il ne s’éloigne de la table. Trop tard pour retirer mon pied. Quand il subit tout le poids de sa ranger, je bloque au fond de ma gorge mon expiration en cours et les jurons qui venaient avec. Je m’efforce de rester stoïque, aussi imperturbable que lui alors qu’il descend cul-sec la moitié de son verre tout en broyant mes orteils avec son talon. Il a passé le stade du regard noir, semble être tombé dans l’indifférence née du désespoir. Son « Tu ne comprends pas… », plutôt qu’accablant ou accusateur, est gêné. Mais encore, encore et toujours, je pourrais le lui retourner. À l’entendre, je lui demande que nous restions collés l’un l’autre à la scène comme à la ville. Pas vraiment dans mes projets. Mais il hausse le ton, empêchant toute réplique.

D’autant que ce qui suit me laisse sans voix. Les premières phrases, je les encaisse en serrant les dents. Comme devant sa cicatrice, à Inazami, j’ai envie de lui crier l’ordre de me donner un nom, celui  du type qui a osé s’en prendre à lui. Et quand il m’annonce que c’est lui, je tombe des nues. J’entends ses explications mais elles ne m’atteignent pas. Je ne réussis pas à comprendre cette pulsion de se faire du mal. Préférer s’en prendre à soi au lieu de quelqu’un d’autre, ça me dépasse. Ma personne est importante, sacrée même, et je ne peux pas concevoir de vénérer un autre homme au point de vouloir le préserver, à mes dépens. Sans parler du fait que ce corps est le seul que j’ai et qu’il faut donc en prendre soin.

Découvrir cette faiblesse en Logan pourrait me faire perdre tout respect pour lui. N’importe qui d’autre aurait été relégué au rang de « faible », dans la lie de l’humanité, à peine un cran au-dessus des pédophiles et des planqués de l’état-major. Mais lui… peut-être que je ne peux tout simplement pas le faire descendre aussi brusquement du piédestal sur lequel je l’ai installé… ou peut-être que je crois réellement en cette excuse que je lui trouve : il parle d’apaiser une rage, pas de disparaître de ce monde. Sa colère était si grande qu’elle a surpassé l’instinct de survie le plus basique. Je l’imagine bouillonnant intérieurement. Et je désire ce bouillonnement, ce sursaut de vie et de protestation au milieu d’un monde blasé – ou qui me blase.

Je le désire, mais pas au point de tout passer à Logan. J’accepte d’être traité de connard, pas d’être qualifié de ridicule. Ceux qui me trouvent ridicules n’ont juste rien compris à ce qui se joue réellement. La plupart du temps, je les ignore superbement et laisse couler, ne souhaitant pas me fatiguer à instruire des cons. Mais là, si Logan lui-même ne saisit pas, pour le coup, je le serai, ridicule, sans mon partenaire de jeu.

- Pas plus que de passer sa vie en uniforme, répliqué-je sèchement, d’épouser la ville d’un vieux collègue, lui faire deux enfants, acheter un Shiba et prendre sa retraite après avoir travaillé quarante ans dans le même koban.

« Cette obsession, elle a la valeur que je lui accorde, personne d’autre ne peut en juger. Et si je dis que ça vaut le coup de foncer dans le mur pour cette histoire, pour…

Je m’interromps net quand je réalise ce que j’étais sur le point de dire. Pourtant, la fin de ma phrase m’échappe, file entre mes dents, accompagnée tout de même d’un juron, pour faire bonne figure, et d’un regarddétourné vers la vitrine, comme absorbé par l'habituel ballet vespéral.

- … pour toi, p’tain…

Je soupire, comme ne pouvant croire moi-même à ce que je viens de dire.

- … pour toi et pour ce que je pourrais réaliser avec toi…

Je laisse ma phrase mourir, ayant oublié comment je l’ai commencée, mais continue sur la même idée.

- Je peux pas croire que tu te prendrais une balle, assuré-je en me redressant et me retournant vers lui. Je veux même pas y penser.

De nouveau, je me tais à l’arrivée de la serveuse. De toute façon, il ne me croirait pas, si je lui dis que je sais que ça ne lui arrivera pas. Ce n’est pas comme ça qu’il est censé finir. Du moins, pas tant que je serai face à lui. S’il est celui qui sort vivant de notre face-à-face, alors peut-être qu’être pris au piège ou trahi durant un contrat serait une fin digne de lui. Mais pas tant que je suis encore en mesure de le tuer moi-même.

Pour la première fois, pourtant, cette idée m’arrache une grimace. La serveuse, qui au même moment posait nos plateaux de sushis devant nous, doit se sentir visée car elle me demande d’une voix nasillarde :

- Il vous faut autre chose ?

Je la détrompe. Tandis qu’elle s’éloigne, je sépare mes baguettes mais me mets à chipoter. Je n’ai pas faim, et cette nourriture, que j’attendais comme une occasion de faire une pause au milieu de cette discussion dans laquelle je nous sens nous enfoncer, m’apparaît maintenant comme une distraction. Faudrait pas qu’il se mette à complimenter les sushis (si tant est qu’il y ait quoi que ce soit à complimenter à leur propos) en pensant échapper au fond de la question.  Même si je dois reconnaître que c’est très tentant. On réussirait peut-être à être d’accord sur quelque chose, pour une fois…

- Ce gars en valait la peine, au moins ? demandé-je amèrement en me servant en sauce soja.
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Logan Rothschild
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Dim 4 Nov 2018 - 19:30
Ce qui m'enrage surtout, c'est la frustration. Celle qui bourdonne au creux de ma poitrine et dans les quatre coins de ma tête lorsque, las, je réalise que je suis pris au piège. C'est tout con, pourtant. Juste une pensée, lancinante, une idée insidieuse, un désir séditieux ; jamais j'aurais pu me douter que ça me rendrait dingue à ce point. Et pourtant je suis là, simplement parce que j'en avais besoin, que je pouvais pas me contenter d'une pensée nébuleuse, une foutue rêverie intempestive qui me retenait captif – de quoi ? De lui, là ? Avec sa mâchoire trop carrée, ses sourires de merde et sa façon de relever le menton pour me toiser ? C'est quoi, ce délire ? Ouais, j'enrage, parce que j'ai le sentiment d'être prisonnier de quelque chose, de quelque chose de futile à laquelle je me suis laissé bêtement berner. Oh, j'aimerais pouvoir me libérer, envoyer valser les chaînes qui nous lient et lui rire au nez, lui placarder au visage une hilarité revancharde et lui souhaiter bonne chance avec son obsession à sens unique. Mais non, non. Nous sommes deux idiots, réunis dans un stupide restaurant ; deux abrutis incapables de soutenir le regard de l'autre, entendant sans écouter, étalant les faits sans les regarder. Alors bien sûr, que je trouve ça ridicule. Le mur que j'entrevois déjà est bien trop tangible, et dans mes relations comme dans mon travail, je n'ai pas pour habitude d'opter pour un chemin qui ne mène à rien. J'appelle ça une perte de temps.

Je secoue la tête, refusant d'entendre le tableau cliché d'une vie qu'il me dépeint, niant ce futur grotesque qu'il oppose à mon quotidien – on en revient encore à l'idiot qui entend sans vouloir écouter. Mais je ne peux pas, justement, l'écouter, en sentant ainsi le carcan écraser le reste de ma raison à l'agonie ; je me rends compte que j'attendais de lui une solution, une porte de sortie, un moyen de virer ce qui nous entrave mais je ne récolte que les délires douteux d'un type qui me propose un lourd mur de briques contre lequel on va se casser la figure. Et ça me fout la trouille. Je suis terrifié parce que je ne suis pas sûr de pouvoir encaisser cet énième choc, cette nouvelle chute.

Son « pour toi », teinté d'amertume et de fatalité finit de me pétrifier. J'ai subitement envie de me jeter sur lui et de plaquer mes deux paumes contre sa bouche, en lui ordonnant de se taire, mais malgré l'affolement qui m'étreint, je reste figé, le regard interdit, perdu sur son visage, résigné à l'idée de croiser le sien ; qui s'est déjà noyé dans cette foule indistincte d'identités. J'ignore si c'est une hilarité démente qui me noue ainsi la gorge, ou si elle n'est que le reflet d'une détresse annoncée – ces mots, on me les a tant de fois jetés à la figure, tu sais. Pour moi, hein ? Et puis tu diras ensuite que j'en vaux sérieusement la peine, comme tous ces gens qui m'ont arraché à leur vie, une fois lassés ? Aie au moins la décence de me dire ces conneries dans les yeux, peut-être que t'auras l'air plus sincère ; avec une petite larmichette, je t'exploserai même un oscar sur le coin de la gueule. Connard !

Vous n'avez pas le droit de me dire ça. Parce que je m'attache aux mots, et que, bordel, je suis déjà bien empêtré dans un putain de sacs de nœuds, là.

Je repousse le plat de sushis pourtant à peine servi, et réponds du tac au tac à sa question morne, ma voix grave et sèche vibrant dans l'air comme si elle pouvait lui trancher la peau.

Là n'est pas la question. Je ne tue pas des innocents, point barre. Il y a bien assez de pourritures pour me défouler.

Au-delà de ce que Bastian représente pour moi, je n'allais pas faire un meurtre à Koyane ; ça aurait été complètement idiot et, même si mon esprit était tout entier tourné vers la rage qui me consumait, je savais très bien que retourner la lame contre moi était la chose la plus stupide mais la plus raisonnable à faire. Il fallait que je détruise – je n'arrive pas à l'expliquer autrement. C'est comme... Un enfant qui se grifferait, en pleine crise de nerfs. Une colère si dévastatrice à laquelle je devais donner une raison : en mutilant ainsi ma chair, je savais alors pourquoi j'avais mal. Je donnais un sens et une finalité à cette rage que je n'ai jamais su endiguer d'une autre manière.

Finalement, persuadé de la frivolité de ses paroles, j'ai envie de précipiter notre chute. De « suivre ce chemin » avec tout le recul du monde pour être celui qui sonnera le glas de cette mascarade, et ne pas la subir. Alors, après un silence pesant, où mes yeux scrutaient placidement les quelques sushis tristement placés sur leur assiette, je lance subitement :

Tu sais quoi ? Faisons ça. Arrêter de s'éviter ou de se faire la guerre, je veux dire. Essayer autre chose.

Je hausse les épaules, empreint d'une indolente désinvolture, et lève un instant les yeux vers Aaron, maintenant désireux de lui en faire suffisamment baver pour qu'il retourne à ses patrouilles monotones sans se retourner. Je réclame une trêve mais m'arme déjà pour démolir chaque pilier maintenant son entêtement : au mieux, pour tester sa sincérité, au pire, pour l'envoyer contre le mur et éviter de m’aplatir contre ce dernier.

Comment ça se passe, mh ? Faut signer un contrat, se serrer la main peut-être ? T'as des conditions à poser ou le but c'est juste d'apprendre à se supporter ?

Je l'interroge, sur le ton de l'incrédulité, tandis que j'avance de nouveau ma chaise pour me saisir des baguettes, et entamer ces sushis qui ne me font même plus envie.
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Aaron Payne
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Mer 21 Nov 2018 - 22:48
Je ne sais même pas d’où est sortie cette question. Si c’est un reproche, une façon de lui faire remarquer la connerie monumentale qu’il a failli commettre, ou si je veux vraiment entendre parler de ce « seul ami ». Mais pourquoi j’aurais envie de l’entendre l’encenser ? Je refuse d’imaginer le quotidien de Logan en mon absence, je veux pouvoir croire, bêtement, que sa vie tourne autour de moi, comme la mienne tourne autour de lui – je n’ai que trop eu l’occasion de le constater ces derniers mois. L’écouter m’expliquer que ce type est formidable, qu’il peut toujours compter sur lui, qu’il se jetterait sous un train pour lui et qu’il refuse de priver la Terre de cet ange tombé du ciel, c’est la dernière chose qu’il me faut en ce moment. Ce que je cherche, peut-être, c’est une raison supplémentaire de le haïr. « Supplémentaire », car j’en ai déjà deux très bonne : il a une place plus importante que moi dans la vie de Logan, et c’est à cause de lui qu’il a failli se tuer.

Se. Tuer. Décidément, je n’arrive pas à enregistrer ces mots, cette idée. Je les répète mentalement avec une lenteur ridicule mais ils ne s’impriment pas. Je n’arrive pas à envisager qu’il ait failli quitter ma vie autrement que de mes mains. C’est humain d’occulter que quelqu’un autour de soi puisse avoir un accident, déclarer une maladie grave, se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et disparaître brutalement – moi-même, je n’y pense guère que quand ma mère m’apprend qu’elle se rend en zone de guerre, et même cette inquiétude est vite effacée par une confiance aveugle en elle et en nos bonnes étoiles – mais quand je pense à Logan, c’est beaucoup plus que ça. Si j’essaie de me dire qu’il n’a pas moins de raisons que d’autres de mourir brusquement, mon esprit se retrouve face au vide. Et si, encore plus dément, je tente d’assimiler l’idée du suicide, là, c’est plus que le néant, que l’ordinateur qui rame pour essayer de processer ce scénario : c’est la page d’erreur. L’hypothèse envisagée ne correspond pas aux paramètres initiaux.  En ayant voulu se tuer, Logan s’est trahi, m’a trahi. Il a essayé de se soustraire à ce qu’il m’a lui-même promis. De se soustraire à moi.

Ou peut-être que c’est ça, que je veux entendre : des regrets. En le mettant face à cette connerie, de préférer la vie d’un propre à sa propre cohérence, j’ai le vague espoir de l’entendre s’excuser. Mais il botte en touche et tente d’esquiver le sujet. J’hésite à le relancer. Je pourrais lui faire remarquer qu’en l’occurrence, ce n’est pas à une pourriture qu’il s’en est pris. Ou lui demander carrément s’il a pensé à moi avant de faire sa connerie, ou même après, mais ça, plutôt crever. Je préfère le fixer lourdement du regard, lui intimant de me donner plus d’explications. Il m’en doit.

Je m’attendais à ce que cet ordre muet finisse par l’irriter et que soit il s’exécute avec mauvaise humeur, soit il s’exclame de lui foutre la paix. Il aurait pu aussi essayer de me mettre tout ça sur le dos, comme le reste, ou me planter là puisque visiblement les sushis ne le tentent pas – ce que je comprends sans mal. Le maki que je lève vers ma bouche sans quitter Logan des yeux est fade et sa texture caoutchouteuse me donne l’impression de mâcher un accessoire de dînette.

Heureusement, cette boulette de plastique vient de me tomber sur l’estomac quand il lance sa proposition avec une désinvolture désarmante. Mon regard s’écarquille. Si j’espérais un tel revirement, je ne l’attendais pas vraiment. Pas aussi net, clairement formulé. Je comptais le gagner petit à petit, au bout d’un travail assidu de sape. Mais ma joie est telle que je ne peux retenir un semblant de rire incrédule.

- On ne se supportera pas, c’est ça le truc, réponds-je presque joyeusement.

Ou faudra du temps avant qu’on comprenne comment l’autre fonctionne et que petit à petit, sans vraiment décider de faire des concessions, on s’y adapte. Dans une certaine limite. Je nous imagine une seconde nous prenant le bec pour une connerie, ne pas réussir à nous mettre d’accord et pourtant accepter ce désaccord, et même l’aimer.

- Je n’ai pas de but, pas de conditions, continué-je en m’efforçant de dissimuler la bouffée de joie et de fierté qui me donne envie de sourire niaisement. Je ne te demande pas de signer ou de t’engager à quoi que ce soit. Je ne te propose pas un contrat, juste de ne pas passer à côté de… de cette opportunité.

J’ai prononcé ce mot sans grande conviction. Mais « notre destin » a un accent mystique que je n’assume pas. Je m’accorde une gorgée de bière, comme si je l’avais enfin méritée. J’ai l’impression d’avoir fait d’un coup un pas de géant, ce n'est pas le moment de trébucher.

- J’aimerais juste qu’on arrête de se voir comme des ennemis et qu’on apprenne… enfin, qu’on s’apprenne. Qu’on arrive à faire des choses ensemble et… à se faire, d’une certaine façon, confiance.

Ne voulant pas insister sur ce mot, je le lâche avec une légèreté presque niaiseuse, comme une prière. Il paraît totalement déplacé dans ce contexte. Est-ce que je ne m’avance pas un peu trop ? Il faut que je dissipe le possible malentendu. Et que je passe vite à la suite, ça vaudra mieux. Après la frustration d’être incompris, la fierté me rend trop bavard.

- Professionnellement, je veux dire. Enfin… Bref, qu’on se comporte en êtres à peu près civilisés, à défaut de normaux. Pour le reste, on avisera, on fera ça au feeling.

« Le reste »… Un choix de mot élégant, pour un sous-entendu qui ne l’est pas autant. J’espérais être subtil ? peut-être laisser croire que je fais référence à autre chose ? Mais même moi je ne saurais pas dire à quoi. Quand je pense à notre relation, si elle n’est plus hostile, elle tombe automatiquement dans l’extrême inverse. Comme si je ne pouvais nous imaginer nous lier que par des sentiments et des gestes violents, d’une manière ou d’une autre. Nos corps doivent parler, se détruire ou se consumer l’un l’autre, puisqu’ils semblent se comprendre mieux que nos esprits.
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Logan Rothschild
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Lun 26 Nov 2018 - 20:47
J'ai l'impression d'avoir cédé à un caprice. Il semble ravi que je renonce ainsi à mes barrières, lorsque de mon côté, je ne vois aucun avantage au bordel monstre que je vois déjà se profiler à l'horizon. Il sourit, comme revigoré par ce revirement soudain, et j'observe ce regain d'entrain avec tout le cynisme du monde, le visage défait. Je fouille son regard, dépité, réprimant le soupir qui menace de trahir davantage mon dégoût absolu, mais ne cache guère le reproche muet que je lui assène : s'il te plaît, cache ta joie. Parce que ta joie, là, elle est en train de m'énerver. J'ai le sentiment d'avoir été manipulé en beauté ; que j'agis de la manière dont il l'a souhaité et, si lui décèle du positif dans cette nouvelle situation, moi, je n'y vois que des concessions à faire. Et ça me plombe vraiment, vraiment beaucoup. Donc, cache ta joie, sinon je vais te péter les dents une par une et t'oseras plus jamais esquisser le moindre sourire.

J'ai envie de lui cracher que cette « opportunité » ne profite qu'à lui, qu'il s'octroie seulement le droit de s'incruster dans ma foutue vie bien comme il faut, et tout ce que je sais, c'est que je vais devoir lui faire de la place. Il m'est inconcevable de croire ne serait-ce qu'une seconde à sa sincérité, pas lorsqu'il exprime tant de gaieté à l'idée d'un avenir « professionnel » avec moi, alors même qu'il niait presque la prépondérance de ses intérêts personnels, motivation principale à ce meurtre effectué. Voilà pourquoi sa bonne humeur me paraît déplacée. J'ai réellement le sentiment de me faire baiser – dans tous les sens du terme.

Une opportunité ? Pour qui, pour toi ? Je travaillais très bien sans toi. Tout ce que tu me proposes, c'est de foutre ma vie sens dessus dessous pour que tu puisses t'y incruster ; alors que toi, t'as franchement rien à m'apporter. T'es même pas assez gradé pour me servir de source fiable dans la police. Tu me sers à rien, en fait ; tu seras qu'un foutu stagiaire.

Je le regarde sévèrement. Ouais, il est plus éloquent que moi, et est particulièrement doué pour brasser du vent c'est sûr ; mais moi, je veux du concret. Mes paroles sont peut-être sèches et tranchantes mais ont le mérite de ne pas être vêtues de faux-semblants, et ne sont animées par aucun calcul. Il ressemble à un de ces péteux qui aiment s'écouter parler : il a beau y mettre tout son entrain, il n'a rien dit de tangible depuis que son rictus est revenu flotter sur ses lèvres. Je préfère qu'il admette clairement ignorer où nous foutons les pieds. Que nous sommes seulement deux idiots qui nous engageons dans un champ de mines, poussés par l’irrationalité ; et parce qu'elle nous ronge, parce qu'elle nous bouffe, nous décidons de mettre de côté cette risible adversité. J'aimerais qu'il avoue ne pas savoir, qu'il dévoile ne serait-ce qu'un pan de sa vulnérabilité, au lieu de me chier des discours creux sur notre coopération future. Je veux m'assurer de ne pas être le seul à me sentir à découvert,   l'arme directement braquée sur la tête – sur le cœur.

Je veux pouvoir lui faire autant de mal que lui m'en fera assurément.
Mais je ne vois pas de failles à exploiter et pourtant, c'est par elles que s'exprime la sincérité.

Entamant mon plat, je mâche machinalement la texture caoutchouteuse du riz trop cuit, une nourriture fade qui s'ajoute à mon humeur terne, apathique. Une gorgée de soda plus tard, je lui demande, avec toute la désinvolture du monde :

Et du coup, t'as couché avec moi juste parce que t'étais en manque ou parce que je te plais ?

Je ponctue ma question d'un haussement de sourcil interrogateur, désireux d'avoir une réponse un peu plus claire que les précédentes, cette fois. C'est vrai que notre étreinte a débuté avec précipitation, mais il aurait très bien pu se barrer immédiatement après ma crise existentielle, en me laissant mort de honte. Honte que je ne ressens plus, par ailleurs, même si mes regrets sont toujours bien présents. Le fait d'avoir avoué ce sentiment d'humiliation me permet aussitôt de tirer un trait dessus – dans la théorie, on s'entend. Sans le prétexte de l'adrénaline qui m'a rendu ivre d'exister, d'être encore en vie, il est hors de question que je me mette de nouveau dans une telle... position. Pourtant, le souvenir de son regard trouble me rend presque taquin.

Tu peux le dire, hein. Ou avouer que j'embrasse tellement bien que ça t'a foutu la trique en deux minutes chrono.

Je réussis alors à ricaner, doucement, le regard luisant de malice, occultant peu à peu le sérieux de notre conversation.
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Aaron Payne
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Ven 7 Déc 2018 - 23:16
Après un caquetage aussi embrouillé, je ne m’attendais pas à un grand enthousiasme, mais tout de même à quelque chose d’un peu plus positif que le regard blasé qu’il pose sur moi. Douché, je ravale mon sourire et retrouve mon sérieux. J’ai la ferme impression que même s’il a lui-même lancé l’idée, c’était sans grande envie et qu’il reste encore à pourparler. Alors pourparlons. Je pose mes deux avant-bras sur la table et le fixe d’un regard droit, prêt à en découdre.

« Découdre », bien que très guerrier, se révèle être le terme adapté. Histoire de me mettre dans de bonnes conditions, Logan commence par me rappeler que je ne suis qu'un troufion, et en prime à se méprendre sur ce que je demande. Je n’ai plus l’âge de jouer l’apprenti, je ne suis pas là pour ça. Je vaux mieux que ça. Je… Je me rends compte que je ne suis pas sûr de ce que je veux concrètement mais en tout cas, ce n’est pas apprendre son métier façon « stagiaire », comme il dit. Je veux juste frayer dans les mêmes eaux que lui. Tuer fait partie de ce monde mais n’est pas une fin en soi, ni même un job alimentaire envisageable.

Pourquoi devrais-je forcément lui être utile ? que ce soit en tant que source ou en tant que « coéquipier » ? Il essaie de me faire une place dans sa vie actuelle : il n’y réussit pas, et c’est vrai que même moi je ne vois pas comment m’y intégrer. Mais cela ne veut pas dire que notre chemin commun n’existe pas, simplement que nous devons le chercher ailleurs que dans la voie qu’il a suivie jusqu’à présent. Et hors de la mienne, mais ça c’est évident depuis longtemps. J’hésite à lui répondre, de peur de passer pour une midinette enamourée. Un destin commun, c’est un truc de conte de fée. Alors plutôt que de risquer de passer pour une adolescente prépubère, je soutiens son regard et encaisse sans broncher cette prédiction méprisante. Et sa drôle de question.

Il me plaît ? Je ne me le suis jamais demandé. J’ai évité. J’ai décrété que la réponse était évidente : non, il ne peut pas me plaire. Ce mot de « plaire » contient, à mes oreilles, une nuance d’asservissement volontaire que je refuse. Le plus souvent, je peux me laisser croire que cet asservissement ne tient qu’à mon bon vouloir : aucun des précédents objets de mes désirs ne m’aurait pu me tenir facilement en son pouvoir. Quand on parle de Logan, cette éventualité n’est pas aussi évidemment absurde, donc hors de question que je laisse transparaître la moindre ambiguïté. Il ne me plaît pas, je ne suis pas à ses pieds, mais je désire ardemment le voir aux miens.

- Tu rêves, marmonné-je.

Mais ça ne le convainc pas. Il insiste. Cela m’irrite, jusqu’à sa taquinerie. Elle me fait rire.

- Moi, au moins…, commencé-je.

Moi, au moins, j’ai l’excuse du baiser. Je le pense fort mais préfère me taire, n’étant que très incertain quant à la façon dont il prendrait cette raillerie – ou plutôt, assez certain du pire.

- Disons qu’il ne m’a pas fait fuir, concédé-je, magnanime.

Je fais mine de l’étudier, le temps de me décider. Je cherche une pique à sortir mais l’espèce de serrement qui s’insinue dans ma cage thoracique me coupe la chique. Il me faut prendre le temps de m’humecter les lèvres et avaler ma salive avant de pouvoir décrocher un mot, le regard perdu dans le vide.

- On était vivants. On était les rois du monde, et il fallait des sensations qui soient à la hauteur de cette… exultation. Avec quelqu’un qui soit dans le même état d’esprit. Quelqu’un qui partage la même… violence. La même envie d’envoyer le monde se faire foutre.

Je laisse échapper un petit ricanement et baisse légèrement les yeux, songeur.

- On en revient toujours là, hein ? À la violence. Les coups, les cris… Même le sexe entre nous a quelque chose de violent. De brusque.

Et rien que ce mot de « sexe » me paraît empreint d’une dureté que je ne m’explique pas. Quand je l’emploie pour décrire le déroulé d’une soirée, je n’y place normalement qu’une distance un brin dédaigneuse. Là, sa sonorité crissante correspond à l’idée de friction et d’affrontement que notre relation m’évoque. Cette discussion en est terriblement représentative : des incompréhensions, des revirements, on se mesure, on se teste, et je ne sais toujours pas s’il saisit ou non ce qui est en jeu ; s’il joue l’imbécile pour me foutre en rogne ou s’il est vraiment insensible au scénario qui se dessine pour nous. Cette pensée augmente encore le serrement au fond de ma gorge et m’arrache une grimace.

Histoire de passer et penser à autre chose, je prends une gorgée de bière et essaie de reprendre mon repas. Mais le cœur n’y est pas – le goût non plus, ce qui n’aide pas. Du bout des baguettes, je fais rouler un maki d’un bout à l’autre de l’assiette avant de la repousser et de me reconcentrer entièrement sur Logan.
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